Prise de guerre

« Prise de guerre » : voilà le mot consacré dans le vocabulaire du maire pour désigner ces élus issus de la « société civile » captés dans le camp adverse, afin de donner l’illusion d’une ouverture d’esprit plus large qu’elle ne l’est réellement. Volontairement tenue dans le plus grand secret jusqu’à la dernière ligne droite, la prise de guerre est en général unique au sein d’un jeu politique qui se veut avant tout partisan. Une fois exposée, le transfuge intéressé prend immédiatement la parole avec zèle pour vanter les mérites de son nouveau « maître », semant le trouble dans les esprits, comme l’a très justement exprimé Bernadette Malgorn avec ironie cette semaine (ici).

La technique de François Cuillandre est, en la matière, parfaitement rodée. On pourrait même parler d’un procédé éculé si cette méthode ne continuait pas à produire ses effets. Après tout, il serait injuste de lui reprocher une stratégie qui a fait ses preuves, puisqu’il l’a utilisée, sous différentes formes, à quasiment chacune de ses élections.

Les prises de guerre historiques

En 2001, la première prise de guerre fut Patrick Apéré. Pour sa première élection après Pierre Maille, le candidat Cuillandre cherchait à « gauchir » son image, après quelques positions prises en tant que député ayant semé le trouble dans certains esprits à Brest. Il intégra alors à sa liste une figure des grandes mobilisations de la fin des années 1990, issue du mouvement « Brest debout », leader syndical de la CGT de la sous-traitance de l’Arsenal.

Je raconte, page 97 de mon livre (disponible gratuitement ici) comment, selon mon enquête, ses deux principaux adjoints de l’époque ont utilisé l’argent de l’association Vivre à Brest pour parvenir à cette fin.

Ce fut la seule véritable prise de guerre à gauche. Les militants concernés ne furent pas dupes et comprirent rapidement le subterfuge. Pour la suite, le candidat Cuillandre concentra ses efforts sur sa droite.

En 2008, face à Laurent Prunier, dont l’ambition politique semblait se limiter à une présence dans l’opposition, François Cuillandre préféra placer un véritable cheval de Troie : Fortuné Pellicano. En rupture avec la nouvelle droite brestoise, celui-ci mena, depuis son groupe politique, une opposition dont les coups visaient plus souvent l’autre groupe de droite que la majorité socialiste.

En 2014, la manœuvre trouva son terme logique : Fortuné Pellicano rejoignit la liste socialiste, tandis que la droite parachutait une ancienne préfète de région pour tenter de reprendre la main.

Face au danger réel que représentait Bernadette Malgorn, une nouvelle prise de guerre fut dégainée à la toute dernière minute. Même au sein de l’équipe de campagne, l’information resta longtemps confidentielle afin de préserver l’effet de surprise. L’arrivée de Michel Gourtay, après vingt ans à la tête de la CCI brestoise, envoya un signal clair au microcosme économique. Le message fut parfaitement compris.

En 2020, le candidat Cuillandre dut estimer que recycler la prise de guerre de 2014 suffirait. Face à une Bernadette Malgorn affaiblie et à une liste LREM concurrente à droite, le calcul se révéla payant sur le plan électoral. Mais cette prise de guerre commença rapidement à montrer ses limites. Le projet d’implantation de la SILL (soutenu politiquement par Michel Gourtay) échoua et déboucha sur un contentieux de 10 millions d’euros contre la métropole. Le projet de nouveau stade, défendu par les frères Le Saint, dont Michel Gourtay ne cachait pas sa proximité, provoqua à son tour remous et divisions. Il devenait sans doute temps de tourner la page, discrètement.

En 2026 enfin, la nouvelle prise de guerre s’appelle Bertrand Audren, avocat au barreau de Brest. On comprend que le candidat Cuillandre ait cette fois opté pour un juriste, au vu des affaires judiciaires ayant jalonné son dernier mandat. Au-delà de la (presque) plaisanterie, ce ralliement à droite confirme une nouvelle fois l’usure d’une candidature installée depuis quatre mandats, désormais sérieusement concurrencée à droite par celle d’un véritable renouvellement : Stéphane Roudaut.

Qui est ce nouveau trophée politique du candidat Cuillandre ?

Au-delà du simple jeu électoral destiné à assurer une nouvelle réélection, reste une question essentielle : qui est réellement ce nouveau venu de droite, désormais enrôlé à gauche ?

Ce qui frappe d’emblée, c’est la rareté des informations publiques concernant Bertrand Audren. L’homme est discret. Pourtant, il dit avoir commencé la politique très tôt, à 23 ans, et revendique un solide héritage familial : « cousins, grands-pères et même arrière-grands-pères occupent ou ont occupé des fonctions électives ici ou ailleurs ». Une discrétion donc toute relative, soigneusement maîtrisée.

Sur le plan professionnel, il se présente comme « avocat d’affaires », avec notamment deux domaines de spécialisation : le droit commercial et des affaires, d’une part, le droit immobilier et de l’urbanisme, d’autre part. Deux champs juridiques qui font, par un heureux hasard, écho à deux compétences métropolitaines clés : l’économie et l’urbanisme.

Du côté de ses prises de position publiques professionnelles, la matière est tout aussi limitée. Une seule courte publication accessible retient l’attention : Le point de vue de l’avocat. Il y défend l’idée que le secret des affaires est indispensable au bon fonctionnement des entreprises et doit être protégé contre les usages jugés abusifs de la transparence et des procédures judiciaires. À l’heure où certains élus confondent déjà volontiers « être aux affaires » et « être élu », on peut légitimement espérer que cette conception de « l’opacité utile » du monde des affaires ne soit pas transposée à la sphère publique. À défaut, c’est l’esprit même de la démocratie qui serait sérieusement mis à mal, à l’heure où des associations dénoncent déjà le non-respect du droit à l’information publique par de nombreux élus et institutions.

Sur le plan électif, là encore, peu d’éléments. Bertrand Audren a été élu maire de Plougonvelin en mars 2022, à la suite de la démission surprise de son prédécesseur, après avoir occupé le poste d’adjoint aux finances. Inutile de revenir longuement sur son interview accordée au Télégramme : elle a été perçue, à juste titre, comme un service commandé du candidat Cuillandre.

Un entretien enregistré en mai 2024 par l’émission de radio Politeïa permet toutefois d’éclairer certains aspects plus révélateurs et parfois même amusants.

À propos du cumul des mandats dans le temps, il déclarait :

« En mars 2026, ça fera 25 ans que, à des degrés variés, je suis impliqué dans la vie communale. 25 ans dans une vie, ça commence à compter. Et il est aussi légitime que d’autres personnes s’impliquent. Je ne vais pas dire “place à d’autres”, mais moi je pars du principe que le renouvellement a effectivement du bon. »

On se doute qu’il n’a pas tenu ces propos lors de son « entretien d’embauche » avec François Cuillandre. Pour autant, difficile de ne pas lui donner totalement raison sur ce point. La question demeure alors entière : que vient faire à Brest un élu qui prône le renouvellement, aux côtés d’une tête de liste usée par quatre mandats ? Lui-même insiste pourtant sur la cohérence du discours en politique : « Quand on annonce quelque chose, on se doit évidemment de se conformer à ce que l’on a dit. » Manifestement, cette exigence semble s’être arrêtée aux portes de Brest.

Dans ce même entretien, sa « vision » politique se résume souvent à quelques formules prudentes :

« Il faut toujours rester la tête sur les épaules, les pieds sur terre. Et puis on a un cap : le cap, c’est la réglementation. On est dans un État de droit. »

Des propos attendus de la part d’un juriste. Beaucoup moins, me semble-t-il, de la part d’un responsable politique censé porter une ambition, du sens, un projet collectif.

Enfin, juste après ce morceau, j’ai aussi souri en écoutant ce passage :

« Je reviens sur les thématiques d’urbanisme […] Ce n’est pas le maire qui décide de manière arbitraire et discrétionnaire. Il y a des règles à respecter, un PLU. »

Un rappel de principe évidemment salutaire. Petit avertissement personnel toutefois au nouveau venu sur la liste de François Cuillandre : pour avoir exercé durant quatre ans la vice-présidence à l’Urbanisme, je peux témoigner que cette lecture rigoureuse du droit n’est pas toujours partagée par certains de ses colistiers. J’en conserve d’ailleurs quelques traces écrites !

Au final, derrière ce nouveau trophée politique, le flou demeure. Discrétion maîtrisée, discours policé, contradictions assumées : autant d’éléments qui interrogent sur la nature réelle de cette nouvelle prise de guerre de François Cuillandre.

Dans tous les cas, si sa liste devait être élue en mars prochain, Bertrand Audren apprendra rapidement que les prises de guerre comptent peu dans le système Cuillandre. Très bien accueillies avant l’élection, elles vivent là leur meilleur moment de gloire.

Une fois le scrutin passé, ces ralliés ont été progressivement tenus à l’écart du système partisan qui structure les rapports de force au sein de la majorité du maire. Selon moi, leur rôle se réduisait alors à celui de visiteurs du soir, tentant d’influencer le monarque, lequel ne manquait jamais de leur rappeler grâce à qui ils étaient là.

De façon assez révélatrice, une fois le bénéfice politique acquis, François Cuillandre exprime peu de reconnaissance pour ces profils qui ont accepté de trahir leur bord idéologique en échange d’une place de choix. Cantonnés à leur délégation, ils demeurent périphériques, souvent décoratifs et parfaitement interchangeables.

Voilà, en synthèse, ce que l’on peut dire de cette nouvelle prise de guerre qui témoigne une fois encore qu’avec le candidat Cuillandre, comme les idées, les méthodes peinent à se renouveler.

[Ajout du 22 janvier 2026 : En près de vingt ans à écrire sur ce blog, c’est la première fois que l’on me demande de retirer une photographie issue d’un article du Télégramme (ici) pour illustrer une note. La coïncidence est assez amusante pour un billet décrivant un personnage discret et maitrisant son image, même si la demande ne vient probablement pas de l’intéressé.]

Quelle délégation Bertrand Audren a-t-il négociée ?

Même s’il affirme ne pas encore savoir quelle délégation il occupera, il est permis d’en douter. Dans les précédents mandats, le choix d’une délégation faisait pleinement partie de la dot du ralliement, et il s’agissait systématiquement d’une compétence de premier rang. Il y a donc peu de raisons de penser que la négociation avec François Cuillandre soit restée inachevée.

Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. Lors de son interview au Télégramme, en dehors d’éléments de langage et de la propagande habituelle, Bertrand Audren a insisté sur « un plan d’urgence pour le logement doté de 24 M€ », soulignant le rôle central des bailleurs sociaux. Compte tenu de son profil juridique et de son engagement sur le centre-bourg de Plougonvelin, une reprise de la délégation à l’Urbanisme paraît plausible. D’autant plus que cette compétence est aujourd’hui portée par une élue dont la position semble fragilisée, à en croire de possibles documents internes du PS distribués dans certaines boîtes aux lettres en novembre.

Une autre option serait la vice-présidence à l’Économie. Ce serait toutefois un mauvais choix stratégique de sa part. Les acteurs économiques influents du territoire ont pris l’habitude de s’adresser directement au « grand chef à plume », à l’exception de la parenthèse durant laquelle l’ancien directeur de la CCI jouait les intermédiaires. Dans ce domaine, la marge de manœuvre d’un vice-président apparaît donc limitée, même si l’image peut tromper un nouveau venu.

Enfin, son passage aux finances à Plougonvelin pourrait nourrir l’hypothèse d’un retour vers cette délégation. Mais le fauteuil est déjà occupé par l’un des quatre « intouchables » de la liste Cuillandre, et rien n’indique qu’il soit sur le point d’être libéré.

[Image : illustration originale générée par ChatGPT, en remplacement de la photographie publiée dans Le Télégramme (ici), dont l’auteur ne m’autorise pas la réutilisation].

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