Sécurité à Brest : quinze ans de mauvais choix politiques assumés

Après avoir opéré un spectaculaire retournement de veste sur la politique de sécurité à Brest, acceptant désormais l’idée d’une police municipale qu’il a longtemps combattue, François Cuillandre riposte violemment dans la presse. Il attaque ceux qui proposeraient « plus » ou « moins » que lui, en oubliant soigneusement ceux qui défendent aujourd’hui la même ligne… mais depuis des années.
Ce revirement politique, à deux mois du scrutin, relève d’un opportunisme évident. Il ne saurait faire oublier la responsabilité personnelle de François Cuillandre dans les choix opérés à Brest depuis quinze ans. Cette séquence mérite donc un autre éclairage que celui de ses invectives autojustificatrices du maire, auxquelles les habitants n’accordent plus guère d’intérêt.
La doctrine Cuillandre
Comme l’a rappelé Le Télégramme (ici), François Cuillandre a fait de son refus de la police municipale et de la vidéosurveillance sur l’espace public un véritable cheval de bataille, au point d’en faire une marque politique personnelle. Une doctrine revendiquée, qui a nourri pendant deux mandats un face-à-face politique stérile avec Bernadette Malgorn, tout en donnant l’illusion d’une situation maîtrisée.
En 2021, alors que Brest devient la dernière ville française de plus de 100 000 habitants à ne pas disposer de police municipale, il déclare sans ambiguïté, en son nom propre :
« J’ai fait le choix de ne pas créer de police municipale à Brest et je ne reviendrai pas sur ma décision. »
Il récidive en 2022, lors d’un débat consacré à la sécurité :
« Je suis fier d’être à la tête de la dernière ville de plus de 100 000 habitants à ne pas avoir mis en place de police municipale. »
Cette doctrine de refus d’engagement de la ville sur les questions de sécurité des habitants est bien celle de François Cuillandre, et de lui seul. Dès le mandat 2014-2020, de nombreuses voix s’étaient pourtant élevées au sein même de sa majorité pour plaider en faveur de la mise en place d’une police municipale et d’un dispositif de caméras sur l’espace public.
Un refus assumé, malgré des alternatives internes
À mi-mandat, un rapport proposant la mise en place graduée d’une police municipale avait pourtant été élaboré par l’élu en charge de cette délégation, Yann Guével. Ce document, d’une qualité analytique assez limitée, reposait largement sur un dispositif déjà mis en œuvre au Mans par Stéphane Le Foll (maire proche de François Cuillandre au sein de la famille des socialistes « hollandais » historiques).
Ce modèle présenté comme « équilibré », que le candidat Cuillandre met aujourd’hui en avant, est donc loin d’être une idée nouvelle. Il est même ressorti des cartons… avec huit années de retard. Partagé par plusieurs élus de la majorité, le « rapport Guével » fut néanmoins immédiatement mis au pillon par François Cuillandre, afin de rappeler sans ambiguïté qui fixait cette ligne politique à Brest. L’adjoint à la tranquillité urbaine ne reviendra pas dessus et le sujet disparut durablement de l’agenda municipal.
Ce n’est qu’en 2019 que le directeur général des services de la collectivité se résolut à alerter le maire sur l’impasse politique que représentait ce refus, à l’approche de l’échéance électorale de 2020. Le candidat Cuillandre concéda alors la création d’une opportuniste « brigade de tranquillité ». Chacun peut aujourd’hui en mesurer les limites, au regard notamment de leurs déboires largement relayés dans la presse locale.
Un sujet essentiel confisqué par des joutes politiciennes
De 2014 à 2026, la question de la sécurité à Brest a été largement instrumentalisée à travers deux confrontations politiques permanentes : Cuillandre / État d’un côté, Cuillandre / Malgorn de l’autre. Un sujet essentiel pour les habitants, réduit à des postures et à une logique de « politique politicienne ».
Dès 2014, le maire de Brest s’érige en opposant résolu à toute politique municipale de sécurité, alors même que s’opère une réallocation très visible des missions de la police nationale, engagée sous les gouvernements de l’ère Sarkozy. Très critique (à juste titre) de cette réorganisation nationale des compétences en matière de sécurité, il choisit néanmoins de pratiquer une politique de la chaise vide à l’échelle locale, afin de démontrer une faute de l’État.
Ce faisant, il se place en retrait de sa responsabilité première : contribuer à assurer la sécurité des Brestoises et des Brestois. Contrairement à la majorité des grandes villes françaises, de tous bords politiques, qui ont accompagné (parfois contre leur gré) cette transformation institutionnelle, Brest est restée à l’écart.
Cette posture, qui relevait avant tout d’un positionnement politique à portée nationale, s’est traduite concrètement par un abandon progressif des quartiers les plus en difficulté en matière de sécurité.
Du côté de l’opposition municipale, Bernadette Malgorn n’a cessé de rappeler l’intérêt d’une police municipale et de dispositifs de vidéoprotection. Une position cohérente avec son parcours, elle qui fut l’une des chevilles ouvrières des politiques de sécurité portées par Nicolas Sarkozy, lorsqu’elle était secrétaire générale du ministère de l’Intérieur entre 2006 et 2009.
Depuis deux mandats, les débats en conseil municipal comme dans la presse ont ainsi atteint un niveau particulièrement affligeant. L’opposition se livrait à un inventaire systématique des incivilités et des faits divers, tandis que le maire, en réponse, se retranchait derrière sa légitimité électorale pour balayer toute critique. Peut-on imaginer débat plus stérile sur un sujet aussi grave ?
Le fait que Bernadette Malgorn ne soit plus candidate en 2026, et que François Cuillandre ouvre désormais la porte à une police municipale, témoigne aussi de la fin de ce jeu politique infantile. Mais il pose surtout une question essentielle : pourquoi avoir attendu si longtemps ?
Un sujet connu, volontairement écarté
Depuis quinze ans (voire davantage) la sécurité aurait dû être un sujet politique central à Brest, en particulier pour une municipalité qui se revendique de gauche et dont l’action devrait viser le bien-vivre de ses habitants. Rappelons que le premier critère objectif du bien-vivre est simple : ne pas vivre dans la peur.
François Cuillandre a volontairement abandonné ce sujet à des fins politiciennes, et non par déni des enjeux. Car pour qu’il y ait déni, encore faudrait-il qu’il n’ait pas eu conscience de ce qui se déroulait à Brest. Or, cela n’a jamais été le cas.
Au-delà des alertes répétées de son opposition durant deux mandats, le maire disposait chaque semaine, sur son bureau, des rapports de la police nationale détaillant les crimes et incivilités commis sur le territoire communal. Les faits, il ne pouvait donc les ignorer. Plus grave encore, il a ignoré la réalité des situations remontées des quartiers eux-mêmes, y compris lorsque celles-ci lui furent rapportées par mon intermédiaire.
En 2016, alors vice-président en charge de l’urbanisme, j’ai engagé une étude approfondie afin de comprendre ce qui se jouait dans le quartier le plus sensible de Brest [lire la Boîte noire à la suite de la note]. Après plusieurs mois de travail, le rapport a mis en évidence une violence quotidienne subie par les habitants, un contrôle social exercé par le trafic de drogue, ainsi que des phénomènes de radicalisation religieuse, face auxquels les opérateurs publics de proximité (écoles, centre social, médiathèque) se révélaient largement démunis.
Cette étude fut mise en cause par François Cuillandre et Hosny Trabelsi, au motif qu’elle ne reflétait pas, selon eux, leur réalité du quartier. Le rapport fut alors enterré, et aucune des actions préconisées ne fut mise en œuvre, alors même que sa conclusion centrale était sans ambiguïté : la nécessité de rétablir l’ordre public, entendu comme la salubrité et la sécurité des lieux, la sûreté des personnes, la tranquillité et la dignité des habitants.
Il était pourtant évident, au regard de ce diagnostic, que l’absence d’une police municipale constituait un angle mort majeur de l’action publique locale.
Une rupture politique assumée
Ce dossier a marqué pour moi une rupture. Il a mis en lumière l’immense besoin de renouvellement dont Brest souffrait, du fait d’un exercice du pouvoir devenu excessivement centralisé et fermé à toute remise en question.
Cette volonté de masquer la réalité vécue dans certains quartiers était à la fois déloyale vis-à-vis des électeurs et profondément injuste à l’égard des habitants des quartiers les plus fragiles, que nous étions pourtant censés placer au cœur de notre engagement politique de gauche. En refusant d’affronter cette réalité, François Cuillandre a pris le risque de laisser se dégrader durablement la situation en matière de sécurité, pourtant l’un des besoins les plus élémentaires dans une ville, au fondement même du pacte républicain.
En 2019, avant que François Cuillandre ne décide finalement de se représenter à la tête de la liste municipale (alors même qu’il avait incité Yohann Nédélec et moi-même à prendre sa succession) nous avions engagé une réflexion approfondie sur ce sujet. Les deux projets de programme alors envisagés pour la période 2020-2026 convergeaient sur un point essentiel : la nécessité de mettre rapidement en place une police municipale à Brest. La question de son armement apparaissait d’ailleurs secondaire au regard de l’urgence à agir.
Six années perdues, un héritage durablement dégradé
La sécurité des villes peut se comparer à la lutte contre les incendies. Ce n’est pas parce que l’on supprime les pompiers que les feux s’éteignent, bien au contraire. Plus on attend, plus l’incendie gagne en force, là où une intervention précoce permettrait souvent de l’éteindre rapidement.
Les incivilités, la délinquance et les trafics obéissent à la même logique, mais sur des cycles plus longs. Ce sont des écosystèmes agiles : sans règles formalisées, très mobiles territorialement et dotés d’une capacité d’adaptation et d’innovation souvent sous-estimée. Ils constituent aujourd’hui une sphère souterraine, parfois économique, dont l’instinct de survie s’exerce sans limite face à la violence infligée aux personnes. Cette plasticité fait leur force face à un système policier et judiciaire, par nature complexe et encadré par des règles qui fondent pourtant notre État de droit.
Dans un monde qui tolère, voire organise, des inégalités de plus en plus flagrantes, la criminalité et la violence ne sont que des symptômes appelés à se développer, d’autant plus rapidement que rien n’est mis en place pour les contenir et protéger les plus vulnérables, qui en sont les premières victimes.
Dès 2017, nous constations déjà une dégradation préoccupante de la situation dans plusieurs quartiers de Brest. Depuis, celle-ci s’est étendue à des périmètres de plus en plus larges, comme Bellevue, mais aussi sur la rive droite, à Keranroux ou Kerangoff, quartiers pourtant emblématiques du socle électoral de François Cuillandre lors de sa première victoire en 2001. Des territoires que l’on peine parfois à reconnaître, et où les acteurs publics donnent aujourd’hui le sentiment d’être assiégés dans un environnement aux règles de plus en plus fragilisées.
Je ne prétends évidemment pas qu’un changement de maire suffirait, à lui seul, à résoudre ces difficultés. Ces phénomènes s’inscrivent dans le temps long et, une fois installés, sont particulièrement lents et complexes à endiguer. Mais une chose est claire : persister dans la même voie ne peut produire que davantage de dégradation du climat de notre ville.
Réduire la question de la sécurité à des postures caricaturales opportunistes ou à des slogans sur un hypothétique « shérif » est non seulement absurde, mais révélateur d’un profond manque de sérieux. Ce dont Brest a besoin, c’est d’une analyse lucide des mécanismes à l’œuvre, d’une écoute réelle des habitants, et d’une capacité à s’inspirer de ce qui fonctionne ailleurs, à gauche comme à droite.
Brest a besoin d’une police municipale pleinement intégrée, travaillant en complémentarité avec la police nationale, la gendarmerie et l’institution judiciaire. Les débats comptables sur le nombre d’agents ou leur coût relèvent trop souvent d’une manœuvre politicienne encore destinée à détourner du fond du sujet.
Ce dont notre ville a surtout besoin, ce sont d’élus qui s’emparent réellement de ces enjeux, non seulement dans l’arène des conseils municipaux, mais surtout au plus près des habitants et des victimes.
Le Parti socialiste a longtemps porté le slogan « le changement, c’est maintenant ». Cette formule n’a sans doute jamais été aussi nécessaire à Brest qu’aujourd’hui.
–

Les dessous du rapport d’évaluation à l’ANRU de Pontanézen
Ce texte vise à documenter un épisode précis évoqué dans cette note, à partir de faits et d’un témoignage direct.
Une vitrine urbaine unanimement saluée
En 2014, lorsque François Cuillandre me demanda d’accepter la fonction de vice-président à l’urbanisme au sein de la métropole, je connaissais les dossiers dans leurs grandes lignes, mais évidemment pas leur réalité profonde. J’ai pris en charge cette délégation au moment même où s’achevait un cycle de dix années de projets ANRU sur le quartier de Pontanézen, représentant un investissement de 100 millions d’euros d’argent public et privé.
En façade, le bilan semblait positif. La première convention ANRU de Bretagne était régulièrement présentée comme une réussite, largement saluée dans la presse. Pourtant, lorsque je commençai à interroger les services et les acteurs de terrain avec une question pourtant simple : « est-ce que cela a réellement changé la vie des habitants ? » je ne recueillis qu’une réponse étonnamment récurrente : « on ne sait pas vraiment ce qu’il se passe sur le quartier ».
Les acteurs de terrain ne savaient pas (ou ne voulaient pas) décrire la réalité vécue à Pontanézen, tandis que, dans le même temps, l’adjoint de quartier, Hosny Trabelsi, mettait systématiquement en avant les mérites des 100 millions d’euros investis, multipliant les inaugurations et les rubans coupés devant des journalistes souvent séduits par cette mise en scène renouvelée des quartiers dits prioritaires.
Des signaux faibles ignorés
Or, dans cette même période, des difficultés émergeaient sur le quartier, tant en matière de violences (incendies, caillassages) que de radicalisation religieuse. Nous avons ainsi vu apparaître la figure d’un jeune imam très présent sur les réseaux sociaux, Rachid Eljay, qui fit irruption dans l’actualité nationale après avoir incité des enfants à se boucher les oreilles pour ne plus entendre la musique. Un comportement qui, m’a-t-on indiqué, sera ensuite observé dans de nombreuses écoles en France, en classe de musique.
Dans le même temps, l’association gestionnaire de la mosquée de Pontanézen déposait une demande de permis de construire pour l’extension de son école coranique, sous l’influence de ce même imam. Un projet qui soulevait de nombreuses interrogations et faisait l’objet d’une attention toute particulière de la part des services de l’État.
Dès 2016, et malgré l’absence de remontées structurées du terrain, j’ai acquis la conviction qu’il se passait beaucoup de choses dans le quartier, mais que les acteurs locaux n’étaient ni outillés ni en capacité d’appréhender une réalité aussi complexe et multiforme. Dans le même temps, s’installait une forme d’autocensure au sein des services, liée à des responsables politiques préférant détourner le regard face aux mauvaises nouvelles.
C’est également à cette période qu’un article du Monde est venu mettre les pieds dans le plat, révélant une partie de l’envers du décor, sous le titre : « Brest, sa mosquée médiatique, son centre social oublié». [Nota : le lien de l’article du Monde cache « subtilement » la pensée initiale de son auteur : « cache-misere ».]
Quand l’intuition impose d’agir
Pour moi, être responsable politique ne consiste pas à fuir ou à masquer les difficultés en attendant la prochaine échéance électorale. C’est, au contraire, assumer le devoir d’agir lorsque les signaux d’alerte s’accumulent.
En 2016, les services de l’urbanisme m’indiquèrent avoir provisionné 10 000 euros pour produire un rapport conclusif sur les résultats du programme ANRU. Au regard de l’engagement global de près de 100 millions d’euros, cette proposition des services m’a profondément interpellé. Avec un tel budget, nous allions produire un rapport supplémentaire, esthétiquement soigné, rédigé depuis un bureau de la métropole, destiné avant tout à satisfaire les financeurs. Mais certainement pas à évaluer sérieusement une politique publique, encore moins sur un quartier où les remontées de terrain étaient déjà faibles.
J’ai donc fait le choix de prendre à la lettre la demande de l’ANRU et d’engager une véritable évaluation de terrain, visant à observer et analyser concrètement ce qui se jouait à Pontanézen. Non pas avec 10 000 euros, mais en posant l’ambition de moyens dix fois supérieurs, à la hauteur des enjeux et des investissements engagés.
Le rapport qui dérange
Après plusieurs recherches, nous avons identifié un prestataire acceptant de conduire cette mission d’évaluation et disposant, à nos yeux, des compétences et de l’expérience nécessaires pour appréhender un quartier multiculturel comme Pontanézen. Il s’agissait d’un trinôme déjà intervenu sur des missions comparables dans d’autres communes de gauche : un sociologue spécialiste des religions et de la laïcité, un ethnologue chargé des observations de terrain, et un médiateur en charge de l’animation des réunions et de la relation avec les habitants.
L’étude s’est déroulée sur trois mois, au premier semestre 2017. Elle a notamment reposé sur des questionnaires auprès des habitants, des entretiens avec les acteurs du quartier, des observations de terrain de longue durée fondées sur une immersion dans le quotidien, ainsi qu’un travail mené avec l’école privée du quartier, l’école publique du secteur n’ayant pas souhaité s’y associer.
Compte tenu du coût de l’étude, nous avons dû organiser un tour de table financier entre les différents acteurs publics intervenant sur le quartier, ce qui permettait également un partage interinstitutionnel du diagnostic. Patricia Adam, députée de Brest-Centre, a accepté d’en financer la moitié via sa réserve parlementaire. Informée par ailleurs de la nature des travaux engagés par le prestaire sélectionné et attentive aux questions de radicalisation à l’échelle nationale, elle souhaitait également disposer d’un éclairage direct sur la situation brestoise, régulièrement évoquée dans la presse nationale.
La métropole et Brest Métropole Habitat ont pris en charge le solde du financement. De mémoire, la préfecture et la CAF ont suivi les travaux avec attention, sans toutefois y apporter de contribution financière. L’ANRU a aussi été destinataire du rapport final.
J’ai suivi l’ensemble du processus jusqu’à la restitution finale de l’étude, qui eut lieu en septembre 2017. Le rapport remis à la collectivité comprenait 40 pages de synthèse, assorties de 175 pages d’annexes détaillant les observations de terrain et les analyses conduites.
Une première présentation orale, approfondie, fut organisée à destination de François Cuillandre lors d’un déjeuner de travail à Kerbriant. Elle fut suivie d’une seconde présentation, volontairement plus édulcorée, lors d’une réunion spécifique à laquelle seuls les élus de la majorité brestoise furent conviés.
L’accueil réservé aux intervenants par François Cuillandre et Hosny Trabelsi fut particulièrement glacial. Le contenu du rapport entrait en contradiction frontale avec le récit officiel que la municipalité diffusait alors à la suite des opérations menées dans le cadre de l’ANRU. À l’issue de ces présentations, le cabinet du maire nous demanda de placer cette étude sous verrous et de ne plus en parler. Dès ce moment, elle disparut de toute communication officielle.
Officieusement, en revanche, plusieurs élus présents lors de la restitution vinrent me faire part du fort écho que ces analyses trouvaient avec ce qu’ils percevaient, de manière fragmentaire, sur le quartier. L’une d’entre elles, disposant d’une expérience professionnelle sur un autre quartier prioritaire de Brest, apporta un soutien appuyé aux constats présentés, les jugeant parfaitement cohérents avec ses propres observations.
Plusieurs mois plus tard, des acteurs institutionnels du quartier ayant participé à l’étude me sollicitèrent à leur tour, déplorant de n’avoir reçu aucun retour sur un travail auquel ils avaient contribué. Refusant de laisser cette attente légitime sans réponse, j’obtins l’accord du directeur de cabinet pour assurer moi-même une restitution orale des principaux enseignements du rapport. Là encore, cette restitution entra fortement en résonance avec leur vécu quotidien et avec les alertes qu’ils avaient, pour certains, déjà tenté de faire remonter.
Plus tard enfin, un nouveau responsable en charge des questions de sécurité au sein de la collectivité me demanda à consulter le rapport afin de se forger sa propre analyse puisqu’à priori on ne lui avait pas permis d’y accéder de manière officielle. Je dû lui transmettre sous le manteau. Son retour fut sans ambiguïté : ce rapport lui paraissait particulièrement éclairant et faisait écho à son expérience antérieure dans une autre ville confrontée à des problématiques similaires dans ses quartiers prioritaires.
Ce rapport fut finalement enterré politiquement par François Cuillandre. Cela ne l’empêcha pas, par la suite, de continuer à revendiquer une vision présentée comme singulière à l’échelle nationale, affirmant que Brest n’avait pas besoin de police municipale, alors même que les phénomènes de violence et de tensions dans certains quartiers étaient désormais largement documentés.
Ce que révèle le rapport
Le rapport conclut que la rénovation urbaine menée dans le cadre de l’ANRU a profondément transformé le quartier sur le plan matériel. L’habitat, les équipements publics, les services et l’ouverture du quartier vers le reste de la ville ont été significativement améliorés. Ces transformations, relevant de ce que les urbanistes qualifient de « hard », ont contribué à une meilleure image extérieure du quartier et à une diversification de ses usages, notamment associatifs et commerciaux.
En revanche, les effets sociaux de cette rénovation sur la vie des habitants : le « soft », demeurent très limités. Les tensions sociales persistent, de même que des formes de contrôle du territoire par la violence, en particulier chez les jeunes.
Le rapport met en évidence une fragilisation profonde du lien civique et des institutions présentes sur le quartier. Les auteurs décrivent l’existence parallèle de plusieurs sphères d’influence et d’action, qu’ils modélisent à l’aide de la métaphore d’une molécule de méthane : un atome de carbone central représentant le territoire, entouré de quatre atomes d’hydrogène figurant quatre « mondes » coexistant sur le quartier.
Ces quatre mondes sont identifiés comme suit :
- le village, incarné par les associations et les formes de solidarité locales ;
- la jungle, représentée par des groupes cherchant à imposer leur domination sur les habitants par la violence ;
- le business, structuré autour des activités de trafic de drogue ;
- la radicalisation religieuse, autour de l’imam et de la mosquée Sunna.
Le rapport analyse en détail les interactions entre ces mondes, qui ne sont ni étanches ni indépendants les uns des autres. Il souligne également un rejet croissant de l’appartenance nationale, une défiance marquée envers les institutions, ainsi qu’une faible mobilisation collective des habitants. L’école apparaît comme un lieu central où ces tensions s’expriment de manière particulièrement visible, avec une banalisation de la violence et l’émergence de discours de rupture.
En conclusion, les auteurs estiment nécessaire d’installer un « cinquième monde » sur le territoire : celui de la République. Celui-ci doit avoir pour objectif « de pacifier le lien social et d’établir l’ordre public composé de la salubrité et la sécurité des lieux, la sûreté des personnes, la tranquillité et dignité des personnes. »
En filigrane, le rapport indique clairement que, sans rétablissement de l’ordre et de la salubrité dans un cadre strictement laïque, aucune perspective durable d’amélioration n’est envisageable pour le quartier. Il souligne enfin que les institutions présentes ne sont ni formées, ni organisées, ni mandatées pour intervenir sur ces dimensions régaliennes, ce qui limite fortement leur capacité d’action.
Si le rapport ne préconise pas explicitement un outil en particulier, il met néanmoins en lumière l’absence d’un acteur institutionnel local en capacité d’intervenir sur ce champ.
Ce que ce rapport dit de notre manière de gouverner
Je conclurai cette note par deux réflexions que je n’ai jamais exprimées publiquement jusqu’à présent, à propos de ce rapport resté largement confidentiel.
La première concerne une des justifications avancées par le maire pour maintenir ce document sous silence : la crainte qu’il ne serve de « carburant » à l’extrême droite. Je ne nie pas ce risque. En écrivant ces lignes, j’ai pleinement conscience que certains acteurs de l’extrême droite pourraient s’en saisir, voire en déformer le contenu. Il convient d’ailleurs de rappeler que ce rapport date de près de dix ans et que la situation du quartier a nécessairement évolué (l’imam de l’époque semble d’ailleurs avoir quitté Brest pour Dubaï), dans des directions sur lesquelles je ne peux aujourd’hui témoigner.
Mais cet argument ne peut tenir que si, parallèlement, l’action publique est engagée à la hauteur du diagnostic posé. Brandir la peur de l’extrême droite pour justifier l’inaction ou le silence revient, au contraire, à nourrir les conditions mêmes de sa progression. Le décrochage d’une partie de la population et la montée des extrêmes s’alimentent avant tout du sentiment que les partis républicains ne s’occupent plus des problèmes concrets vécus au quotidien de nos concitoyens. Méfions-nous donc des stratégies d’omerta présentées comme des remparts : elles sont bien souvent, à terme, les meilleurs accélérateurs de ce qu’elles prétendent combattre.
La seconde réflexion dépasse le seul cas brestois et interroge plus largement la manière dont sont conçus les programmes de l’ANRU. Avoir mobilisé près de 100 millions d’euros pour transformer un quartier : bâtiments, tramway, équipements associatifs, espaces publics, commerces, sans consacrer de moyens significatifs à l’évaluation de ce que ces investissements ont réellement changé dans la vie des habitants (le « soft ») m’est apparu, avec le recul, profondément révélateur.
Sur ce quartier, il n’existe aujourd’hui que des productions très aseptisées, le plus souvent orientées vers l’urbain, comme l’étude disponible sur le site de l’ADEUPa, qui rend compte des transformations physiques mais peine à témoigner du vécu réel des habitants.
On peut bien sûr discuter les conclusions du travail mené en 2017. Un seul rapport, un seul regard, ne saurait évidemment suffire à saisir l’évolution d’un quartier. Mais il est frappant de constater que de nombreuses personnes travaillant sur les quartiers prioritaires de Brest avec qui j’ai pu discuter se reconnaissent largement dans l’analyse qui y est développée. D’autres regards, d’autres approches, d’autres travaux de chercheurs auraient dû pouvoir exister et se confronter. Or, une fois le béton posé à coups de millions, les financements pour comprendre les trajectoires sociales et humaines des quartiers font cruellement défaut.
L’étude d’évaluation engagée à l’issue du programme ANRU n’a représenté, au final, qu’environ un millième de l’investissement global. C’est très très peu si l’on considère que l’objectif premier des politiques publiques est de transformer durablement la vie des habitants (et non de se limiter à faire tourner l’économie du BTP).
Ce déséquilibre en dit long sur notre manière de concevoir les politiques publiques, en France en général, et à Brest en particulier : beaucoup d’efforts consacrés au visible, trop peu à l’impact réel.
Arrêtons de faire l’autruche. À quoi doivent servir nos politiques publiques, sinon à améliorer concrètement la vie des habitants, de tous les habitants ? Si ce n’est pas là leur objectif premier, alors c’est bien notre action collective, et celles et ceux qui la dirigent, qu’il faut réinterroger.
-Rapport sur la rénovation du stade FLB
-Ce rapport sur le résultat « soft » de l’Anru de Ponta
tous deux enterrés par Mr Cuillandre!
D’où le nouveau slogan de sa future candidature au poste de maire-président :
François Cuillandre, le fossoyeur des rapports qui le dérange!
Pour habiter Bellevue (l’ex-BrestII lombardien) et participer à des « concertations » publiques,
effectivement la politique de la rénovation urbaine « soft » sous le tapis est largement pratiquée par les acteurs de terrain: on ne parle pas de ce qui est, censé, fâcher! on n’en parle pas et surtout on ne veut pas en parler! ÉTONNANT, non!?
Les élus sont très fiers de l’argent qu’ils ont réussi à négocié à l’ANRU pour le béton et le bitume…. mais n’est-ce pas le BTP et les TP qui finance les campagnes électorales…..!?
Mais pour la rénovation « soft » il existe quelque livre en médiathèque, mais c »est vrai, pas nombreux.
On est à Brest mais aussi en France, on aime bien s’auto féliciter!
PS1: La rénovation « soft » n’est-elle pas assuré,aussi, par l’argent du narco traffic (voir le film Chouf:https://fr.wikipedia.org/wiki/Chouf_(film)) quand il paye le loyer des appartements HLM????
PS2: L’existence de ce rapport, enterré, certes, montre, pour moi, que quand ils le veulent, des élus travaillent… C’est beau…et bien!! Bravo!