Le futur de la croissance

Profitant d’un déplacement à Paris en train, j’ai écouté une interview éclairante que Dennis Meadows a donnée 50 ans après la publication de son fameux rapport The Limits to Growth (Les limites de la croissance).
Comme toujours sur le podcast Sismique, Julien Davaureix pose des questions qui éclairent le débat et permettent de comprendre la position de son interlocuteur. Évidemment, s’agissant de celui qui avait construit des scénarios sur notre avenir mondial, dont les pires sont en passe de se réaliser, il est très intéressant d’entendre, 50 ans après, ce que cet homme de 80 ans a à nous dire de sa vision du monde aujourd’hui.
Je conseille à tous de l’écouter. Il est disponible en version originale, mais aussi traduit en français 👉 ici.
Trois constats majeurs
Le premier constat est une forme de fatalisme sur la nature profonde de l’espèce humaine et son incapacité, son incompétence collective, à surmonter l’enjeu existentiel qui lui fait face. Il y a 50 ans, les scénarios possibles semblaient avoir été écrits, et ce sont les pires que nos décideurs ont choisis et auxquels nous avons collectivement consenti. Malgré une prise de conscience étayée par les sciences, nos sociétés continuent d’accélérer dans le mauvais sens. Il en ressort que l’espèce humaine n’apparaît pas à la hauteur de l’enjeu que représente la réussite de son propre développement.
Le second constat est que ce qu’il nomme le « déclin » semble aujourd’hui inévitable. Plus nous persistons dans l’aveuglement, plus la chute sera importante et la capacité à se relever longue pour les générations futures. Il ne parle pas ici d’effondrement, à l’image de ceux qui agitent les peurs pour déclencher l’action, voire fixer une emprise dogmatique sur d’autres. Non, il parle d’un déclin lent, qui prendra quelques décennies, et dont le résultat final stabilisé ne s’observera probablement pas avant la fin du siècle.
Le troisième constat est que, face à cette issue dont la probabilité semble aujourd’hui quasi certaine, il n’observe pas de solutions mises en place pour arrêter le mouvement. Il ne dit pas qu’il n’y en a pas, au contraire, mais l’observation du monde actuel montre une absence de dynamique autour des pistes d’atténuation. Dans ce contexte, la priorité devient alors de se préparer au choc à venir. C’est la notion de résilience qu’il conseille de travailler. Pour lui, la baisse d’intensité de notre économie et la fin du paradigme de la croissance ne sont plus un objectif : le temps s’en chargera rapidement. Il faut se préparer à l’après, quand le système ralentira de sa propre dynamique et que les choix (potentiellement douloureux) apparaîtront.
Enfin, il donne un axe à cette résilience à construire. Elle est basée sur l’acceptation des limites, y compris ses propres limites individuelles, mais aussi sur la nécessité de travailler ensemble et localement sur les problèmes universels, qui s’opposent aux problèmes globaux sur lesquels nous n’avons que peu de prise dans l’organisation actuelle du monde.
Échos et prolongements
J’aime beaucoup cette interview. Elle fait très largement écho à l’intervention d’Arthur Keller, venu faire une conférence à Brest il y a quelques mois. Dans un propos beaucoup plus détaillé (parlant bien aux ingénieurs !), Arthur Keller développe globalement la même analyse de notre époque et la même conclusion sur la nécessité de travailler les résiliences au niveau local. Les deux interventions me semblent parfaitement complémentaires et réalistes pour comprendre le futur qui nous attend.
Vous pouvez visionner une conférence d’Arthur Keller proche de celle donnée à Brest ici, ainsi qu’une longue interview toujours sur Sismique ici et là.
Dans un autre style, plus orienté sur les questions énergétiques, Jean-Marc Jancovici ne dit pas grand-chose de différent : la fin des énergies bon marché approche, et la suite ne sera qu’une question d’arbitrage entre les priorités fixées ou les rapports de force imposés. (Voir conférence à l’Ecole de Guerre ici)
Un avenir incertain mais écrit en creux
Toutes ces analyses disent globalement la même chose et anticipent un même futur : la chute de nos sociétés modernes, qui continuent leur développement dans le déni des réalités concrètes, sur la croyance collective d’une trajectoire constante. Nous projetons notre futur en regardant le rétroviseur, alors qu’un vide impensé s’ouvre devant nous.
La seule chose qui ne semble pas écrite aujourd’hui, c’est la trajectoire entre notre monde en surchauffe, qui consomme un peu plus chaque jour ses capacités de rebond, et l’état stable qu’il finira nécessairement par atteindre, probablement dans 50 ou 100 ans.
Cette lecture est souvent rejetée par le politique, car qualifiée de pessimiste et fataliste, vue depuis le référentiel actuel. Nous préférons toujours les belles histoires aux mauvaises nouvelles. Pourtant, ces visions ne sont pas nécessairement dystopiques si l’on prend comme référence le bonheur de l’humanité, et non l’accumulation de richesses comme boussole.
Ainsi, du haut de ses 80 ans, Dennis Meadows nous explique que nous n’étions pas moins heureux en 1950, alors que nous étions bien en dessous des critères de durabilité nécessaires à la stabilité de notre monde. L’humanité pré-moderne n’a pas été malheureuse, si ce n’est en période de guerre ou de conflit. L’ère qui arrive suivra les mêmes principes : le bonheur n’est pas dans le « toujours plus », fabriqué pour alimenter la croissance, mais dans la satisfaction d’avoir ce dont on a réellement besoin.
D’où cette question centrale : qu’est-ce qui est vraiment essentiel pour nous, ici et maintenant ?

Au-delà de cette référence au passé, d’autres économistes montrent des voies possibles vers un équilibre heureux. Ainsi, l’économiste britannique Kate Raworth décrit dans sa « théorie du donut » une modélisation économique qui vise à répondre à la fois aux défis sociaux et aux enjeux environnementaux. Cette approche fait écho aux propos de Meadows : trouver un équilibre entre les problèmes globaux (extérieur du donut) et les problèmes universels (intérieur du donut).
L’avenir ne manque donc pas d’issues heureuses, encore faut-il faire les bons choix !
Deux tendances mondiales inquiétantes
Mais les bons choix ne transparaissent pas aujourd’hui dans l’actualité. Deux grandes tendances mondiales se dessinent clairement en réponse au déclin prévisible du modèle actuel.
Le retour à la logique d’Empire.
Celle-ci se décline par le contrôle des territoires et des ressources par le rapport de force, voire la violence si besoin. Elle est aujourd’hui clairement à l’œuvre à l’Est avec l’envahissement de l’Ukraine par la Russie, mais n’exclut pas l’Ouest, comme le montrent les propos de Donald Trump sur le Groenland, le Canada, les droits de douane ou les lieux stratégiques de passage (le canal de Suez ou Panama). Une réalité qui n’épargne pas la Chine non plus, dans une logique différente.
La guerre des empires semble à nouveau ouverte, avec de nouveaux territoires stratégiques à conquérir (comme l’Arctique) et des territoires riches en ressources à dominer par la corruption, comme de nombreux pays d’Afrique.
La sécession des élites.
Dans ce monde en recomposition, il ne semble plus y avoir de limite à l’enrichissement des élites. Elon Musk et sa promesse de rémunération à 1 000 milliards sur 10 ans en disent long sur l’explosion de l’éthique entrepreneuriale et l’absence d’ambition sur la répartition des richesses.
Ces chiffres n’ont plus de sens, si ce n’est pour dire la domination, l’accaparement et, surtout, une fois accumulé le magot, la mise en sécurité d’une caste face au reste du monde en déclin, qu’il conviendra de continuer à piller par la force et la technologie.
Les hyper-riches ne construisent plus des richesses : ils construisent des mondes alternatifs, des empires individuels, afin de s’affranchir des limites qui s’imposeront à tout le reste de la population mondiale. Le libertarisme et ses projets de villes privées aux mains de milliardaires tout-puissants sont le logiciel de cette émancipation mortifère, contraire à tout humanisme global.
Pendant que la précarité gagne du terrain, la richesse s’accumule dans des territoires hors contrôle, au service de personnes qui se projettent sur des projets excluant les autres : transhumanisme, voyage vers Mars, etc.
Ce podcast fait réfléchir sur l’avenir que nous souhaitons, et sur l’ouverture du champ des possibles. Le déclin n’est pas pour demain : il est déjà à nos portes, masqué à dessein par des fausses vérités et des manipulations grossières.
Plus que jamais, nous avons besoin d’une éthique politique pour choisir le bon chemin : celui d’un monde équilibré entre les humains, mais aussi, et c’est un prérequis, avec son écosystème économique et environnemental.
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Grand merci au podcast Sismique que j’ai longuement écouté cet été. Pour ceux que cela intéresse, il y a un grand choix de sujets et d’échanges. Dans les récents qui m’ont captivé et fait souvent avancer sur ces sujets :
- La Chine et le monde : décryptage – ANDRÉ CHIENG
- Le basculement économique mondial – BRUNO COLMANT
- La guerre des ressources : géopolitique de l’extraction – OLIVIA LAZARD
- Race, genre, pouvoir : face aux discriminations – ROKHAYA DIALLO
Il y a plus de 150 épisodes en ligne, chacun en trouvera à son gout ! 😉