Déchéance nationale ou déchéance de la gauche ?
Depuis quelques jours, j’écoute, j’observe ce débat sur l’inscription dans la constitution de la déchéance nationale pour les personnes ayant la double nationalité et condamnées pour actes de terrorisme.
Je ne peux pas dire que la proposition m’emballe plus que cela, mais je ne peux pas dire non plus que le sort de quelques fanatiques dont l’objectif est de tuer d’autres personnes en se sacrifiant eux-mêmes soit mon premier soucis du moment. Lorsque je vois la gauche se diviser et s'étriper sur cette question, probablement de principe, mais extrêmement mineure dans son application, cela me questionne plus sur ce qu’est devenue la gauche aujourd’hui en France que sur le devenir des potentiels binationaux déchus.
La gauche en France est-elle devenue une telle poudrière qu’elle soit en incapacité à exercer le pouvoir ? J’entends bien que la politique c’est le débat, mais là on ne débat plus, on se combat soi-même, en prenant à témoin les français dans la presse. N’est-on pas assez critiqué dans les médias, mis en accusation par la droite, calomnié par l’extrême droite pour qu’il nous faille en plus que, sur l'échiquier politique de la gauche, la dame, les chevaliers et les fous se retournent contre leur propre roi en essayant d'entraîner le maximum de pions ? On croit rêver en entendant certains responsables à gauche vouloir faire la peau au Président qu’ils ont fait élire et à son Premier ministre.
Pour ma part, mon engagement à gauche n’est pas tant pour défendre des valeurs universelles que pour changer dans les faits la réalité d’un monde qui marche sur la tête et laisse sur le bord de la route toute une partie de la population. L’égalité, très bien, parlons-en. Mais ne commençons pas à nous entre-tuer sur la question de la nationalité de terroristes, mais plutôt sur celle des jeunes qui veulent avoir le droit à la réussite dans nos banlieues, par exemple. Croyons-nous une seconde que d’autres que nous ferons avancer ces sujets et, qu’une fois avoir affaibli ce Président que la gauche a réussi à mettre au pouvoir, la droite ou l’extrême droite fassent meilleur job à notre place ?
Par ailleurs, je soumets juste une réflexion sur le comportement de la gauche aux yeux des français. On observe depuis des années une droitisation de la France et de son électorat. Entre deux extrêmes, droite ou gauche, qui alternent entre anarchie et autoritarisme, il y a la droite républicaine qui a pour habitude de se serrer les coudes derrière son leader (notamment dans les moments forts) et une gauche qui part dans tous les sens et n’arrive pas à se mettre d’accord lorsqu’il s’agit de gouverner. Je conçois facilement que pour la direction de son pays, l’électeur ait de plus en plus de mal à aller voter pour une gauche qui a fait du mouvement brownien son principe de réalité, que pour une droite ou une extrême droite qui semblent savoir où elles vont. A défaut d’être le bon sens, c’est plus rassurant.
Un Président peut faire des erreurs, autant que tous les autres. Il n’y a pas de vérité absolue. La politique n’est pas une science exacte, mais une succession d’arbitrages ancrés dans un présent où se jouent de nombreux équilibres et fondées sur une croyance dans des actes ou des valeurs qui engagent le futur. Le sens de la démocratie représentative est d’élire des personnes à des fonctions, justement parce que nous portons en elles une confiance sur leurs qualités à conduire le pays et répondre aux enjeux, à la place qui sera la leur et qu’ils ne partageront avec personne d’autre. Si nous ne respectons pas à minima cela dans la durée d’un mandat, alors nous nions la capacité de la gauche à gouverner.
Ce qui est sur, c’est que pour gouverner, il y a besoin d’être au pouvoir. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si la gauche souhaite et se donne les moyens pour y rester. Clairement, il y a une gauche qui préfère le confort de l’opposition aux responsabilités du pouvoir. Mais assurément, ce n’est pas celle qui changera le monde demain !
Pour le programme de Hollande de 2012, je crains que le roi et ses valets se sont assis dessus. Quand un gouvernement s’affiche à la botte d’intérêts privés au lieu d’avoir en ligne de mire l’intérêts général et les valeurs « de gauche », il ne faut pas s’étonner après de son impopularité. Le réveil des militant.e.s socialistes est salutaire mais arrive bien trop tard.
C’est facile et confortable de dire qu’il y a une gauche qui préfère le confort de l’opposition quand les cadors au pouvoir font tout pour entretenir une bipolarisation artificielle PS/LR du paysage politique pour au final servir les mêmes politiques régressives. Le pire est que le FN profite désormais de cette dérive de la gouvernance et que le couple PS/LR lui court désormais après en terme de médiocrité.
Plusieurs questions, Thierry,à la lecture de cette réflexion qui témoigne d’une inquiétude bien compréhensible:
– est-ce « le sort de quelques fanatiques … » qui pose problème dans l’affaire, ou l’inscription dans la Constitution d’un principe de différenciation de statut sur la base de l’origine ? F. Philippot a parfaitement résumé l’enjeu en déclarant » … une fois le principe posé, il suffira d’en élargir l’application » !
– pourquoi opposer « défense des valeurs universelles » et « changer dans les faits la réalité d’un monde qui marche sur la tête » ? Comment imaginer construire un monde meilleur en oubliant, ou en bafouant les valeurs universelles, à commencer par l’égale dignité de tous ?
– il y a des moments dans l’histoire où les personnes que nous avons élues perdent la confiance que nous leur avons accordée (non sans réserve pour beaucoup d’entre nous). Les accompagner dans leur dérive au nom de la nécessaire discipline ne peut que précipiter la déchéance de la Gauche, déjà bien engagée malheureusement.
Pour ma part je pense que tous ceux qui prennent la parole pour mettre en garde contre le risque majeur que représente ce projet ont raison; souhaitons qu’ils soient entendus. Faute de l’être, ils auront sauvé l’honneur et préparé l’avenir.
Roger,
j’entends le propos et comme je l’ai écrit, je ne suis pas demandeur d’une telle mesure. Si l’exécutif devait revenir dessus, cela m’irait parfaitement. Mon propos n’est pas de défendre cette mesure et donc je ne le ferai pas.
Mon propos est de mettre en garde contre l’impossibilité de gouverner à gauche et des conséquences que cela donnera pour l’avenir.
Je n’oppose pas les valeurs et les actes, je pense simplement que l’on gouverne avec les marges de manoeuvre que l’on a, autant qu’avec les ambitions que l’on porte. Dans une démocratie plus qu’ailleurs la capacité à faire dépend des équilibres dont on dispose ou que l’on créés et il faut choisir ses combats parfois.
A force de mettre toute notre énergie sur les valeurs sans que cela ne se voit sur le terrain de la vie quotidienne de certains de nos concitoyens, on les décroche, ils ne nous comprennent plus. Parler de liberté et d’égalité en banlieue, cela les fait bien rire (et je les comprends). Pour moi, c’est ce combat-là que je veux mener, même si j’ai conscience que celui des valeurs importe bien-sur aussi. Mais dans l’état actuel de la France, je trouve que c’est un luxe qui ne s’incarne plus vraiment dans des réalités sur le terrain. Je trouve que prioriser les marges de manoeuvre pour l’action est tout autant honorable et que cela prépare l’avenir tout autant.
Enfin, on cite le FN pour justifier une position. Cela me choque aussi. La gauche a-t-elle déjà perdu l’ambition pour son pays qu’elle se voit déjà sous un régime d’extrême droite. Cela m’effraie. Je n’en suis pas là. J’ai confiance dans l’intelligence collective des citoyens et je crois que nous devons chercher les réponses à l’émergence du FN dans nos comportements collectifs (j’intègre-là plus largement que mon seul parti) plus que dans l’attrait de leur programme. Sur ce point plus que sur tout autre, la balle est dans notre camp … et je ne vois pas grand monde travailler dessus à la mesure du chantier à produire.
En la matière, je trouve que nous donnons une bien mauvaise image aux français en cette fin d’année et cela m’inquiète en effet beaucoup sur notre capacité à faire dans l’avenir. Avons-nous là-dessus aussi baissé les bras ? Je trouve normal les expressions et les réflexions sur le sujet, mais j’ai l’impression (comme d’autres) que cela va un peu plus loin…
Enfin, me concernant, il ne s’agit pas tant de « discipline de parti » que du constat qu’aucun combat ne se gagne en ordre dispersé, les mauvais comme les bons.
Sur ce, je fais une pause jusqu’à l’an prochain !
Très bonne soirée.
Voir ci après.
La gauche doit à la fois marcher en ordre, face à une droite qui ne fait pas de cadeaux, ET chercher à améliorer le sort du plus grand nombre avec un programme progressiste, même si cela peut supposer des « pauses », voire des reculs ponctuels pour mieux franchir ensuite les obstacles. Ce sont ces « pauses » qui sont tout le débat entre les différentes formations de gauche.
Seul problème : Hollande, à l’usage, est-il vraiment un président de gauche ? Un Macron, voire un Valls, dépareraient-ils vraiment dans un gouvernement présidé par Juppé, voire Sarkozy ? Ne s’est-il pas fait élire grâce au PS, pour finalement suivre sans faillir une politique largement ouverte sur le large de la Droite libérale ? Et en quoi les élus, les militants, les sympathisants PS ou plus largement de gauche seraient tenus de « sauver le soldat Hollande », si celui-ci a déserté le champ de gauche, a fortiori non par peur, mais par choix ?