Lecture – Les prolétaires du bizness : regarder le trafic de drogue autrement

Une note sur un livre qui était sur ma liste de lectures de l’été, mais qui aura finalement attendu la rentrée pour être lu. Un livre que chaque décideur politique français devrait avoir lu, s’il croit réellement à la nécessité de faire reculer le trafic de drogue et les violences qui l’accompagnent.

Il existe de nombreux reportages sur le trafic de drogue (et pas mal de séries d’ailleurs). Mais ils s’intéressent le plus souvent à la partie la plus spectaculaire du trafic : celle qui brasse des millions, fascine, effraie et nourrit les imaginaires. Bien peu s’intéressent à ce qui se passe réellement sur le terrain, au quotidien.

C’est précisément ce que fait la sociologue Khadidja Sahraoui-Chapuis dans son passionnant livre Les prolétaires du bizness : Dans l’ordinaire des trafics de drogue.

Fruit de plus de vingt ans de travail dans les quartiers nord de Marseille, son enquête s’intéresse à celles et ceux qu’elle appelle les « prolétaires du bizness ». Elle décortique le fonctionnement des réseaux, les relations entre leurs acteurs, les parcours de vie, les rapports de domination et les états d’esprit de ceux qui font fonctionner ce marché. Ces petites mains qui constituent le dernier maillon indispensable entre le produit et le consommateur.

La lecture de ce livre vient bousculer de nombreux stéréotypes et idées préconçues, largement entretenus par des discours politiques et médiatiques qui semblent parfois davantage soucieux d’attiser les peurs et les clivages, pour générer des votes ou de l’audience, que de comprendre les mécanismes à l’œuvre.

À ce titre, l’ouvrage montre combien les politiques du « Kärcher », les politiques des interventions coup de poing au détriment des logiques de police de proximité, ont échoué à combattre durablement le trafic. Pire, le livre montre qu’elles ont contribué à reporter une partie de la pression sur les habitants de ces quartiers, qui n’avaient rien demandé et subissaient déjà les conséquences de cette économie souterraine.

Une nouvelle illustration des limites d’une réponse essentiellement répressive, dont les effets sur les populations peuvent être dévastateurs sans pour autant résoudre les problèmes de fond.

Je ne vais pas dresser la liste de tout ce que j’ai découvert dans ce livre (ce serait long), mais simplement revenir sur trois éléments qui m’ont particulièrement marqué et interpellé, tant ils étaient éloignés de l’image que je pouvais me faire du trafic.

Des prolétaires, bien loin du mythe de l’argent facile

C’est finalement tout le sens du titre du livre. Ces jeunes qui entrent dans le trafic ne courent pas nécessairement après « l’argent facile ». Bien au contraire, ils se retrouvent dans des activités exigeantes physiquement et psychologiquement, soumises à un stress permanent, demandant une très forte disponibilité et dont il devient difficile de sortir une fois engagé.

Des activités finalement assez peu rémunérées au regard des contraintes et des risques encourus. Le terme de « prolétaires » prend alors tout son sens pour décrire cette strate du trafic qui assume l’essentiel des risques, tandis que les échelons supérieurs de l’organisation accumulent les bénéfices, loin de l’exposition du terrain. Ce sont des travailleurs précaires d’une économie illégale, soumis à une violence institutionnalisée au sein même du réseau, sans véritable accès aux soins ni possibilité de protection.

Cette réalité de « l’ordinaire du trafic » apparaît très clairement dans le livre. Certains de ces acteurs finissent par avoir eux-mêmes recours aux drogues pour supporter leurs conditions de vie et de travail.

On est bien loin de l’image de jeunes gagnant beaucoup d’argent sans effort. Ce qui marque également, c’est que ces activités mobilisent des capacités d’organisation, d’adaptation, de résistance et parfois des talents que l’on pourrait rechercher dans n’importe quelle entreprise. On ne peut qu’être attristé par le gâchis que représentent ces capacités mises au service d’une économie qui les exploite et les expose à la violence.

Des familles prises dans une souffrance quotidienne

Le deuxième point qui m’a marqué concerne le rapport aux familles. Loin de l’idée reçue selon laquelle les familles seraient nécessairement en mesure de contrôler ou d’endiguer l’entrée de leurs enfants dans le trafic, on découvre une réalité bien plus douloureuse.

Dans les situations décrites par la sociologue, les familles refusent souvent cet argent issu du trafic, considéré comme « haram », c’est-à-dire interdit par l’islam. D’un côté, des jeunes pensent pouvoir sortir de la trappe sociale dans laquelle ils ont grandi et aider leur famille grâce à cet argent. De l’autre, des parents qui savent parfaitement d’où il provient et refusent de l’accepter.

Cette incompréhension peut contribuer à isoler davantage les jeunes engagés dans le trafic, rendant leur sortie encore plus difficile. Pour les familles, la peur, les tensions et la souffrance d’avoir un enfant pris dans ces réseaux deviennent une réalité quotidienne.

Imaginer que l’on pourrait maîtriser le trafic en faisant simplement peser davantage de responsabilités sur les parents relève alors d’une forme d’hypocrisie politique. C’est une manière commode de détourner le regard des responsabilités qui incombent aux politiques publiques, notamment dans la dégradation des conditions sociales et l’absence de perspectives qui favorisent l’entrée de certains jeunes dans ces réseaux.

Quand les jeunes viennent eux-mêmes chercher une place dans le trafic

Le troisième point est peut-être le plus fondamental. C’est aussi celui auquel nous devrions porter le plus d’attention, particulièrement dans le contexte actuel des débats sur l’école et le collège.

Comme beaucoup, j’imaginais que les trafiquants recrutaient principalement les jeunes en les appâtant avec de petits boulots et la promesse de gains faciles. Or, le livre décrit une réalité bien différente : ce sont aussi les jeunes eux-mêmes qui viennent au contact des réseaux. Contrairement à l’image d’organisations toujours à la recherche de nouvelles recrues, ces jeunes n’y sont pas nécessairement bien accueillis. Ils représentent parfois même une concurrence supplémentaire pour les équipes déjà en place.

Les réseaux ayant horreur du vide, c’est notamment à l’occasion du renouvellement des équipes, lorsque certains passent par la case prison ou quittent leur poste, que d’autres trouvent leur place et peuvent monter par opportunité dans une hiérarchie très limitée et rapidement plafonnée.

Ces jeunes, voire très jeunes, qui rentrent dans les réseaux peuvent être poussés par le sentiment de rejet d’une société profondément inégalitaire, parfois même excluante en fonction des origines, par l’impossibilité d’accéder aux biens de consommation sans cesse valorisés au travers de la publicité comme des marqueurs de réussite individuelle, mais aussi par un système scolaire qui ne parvient plus à leur offrir des perspectives crédibles d’émancipation.

Le paradoxe est alors saisissant : ce sont parfois ceux qui ont le plus envie de s’en sortir, de trouver une place dans la société et d’accéder à une forme de réussite qui se tournent vers les réseaux de trafic plutôt que vers le monde que nous connaissons.

Cette observation devrait nous interroger profondément. Que dit-elle d’une société dans laquelle certains jeunes finissent par considérer une activité aussi dangereuse et précaire comme une perspective plus accessible que celles proposées par l’école ou le marché du travail ?

Un immense gâchis collectif

On ressort de ce livre avec un profond sentiment d’empathie pour ces jeunes, dont le quotidien est décrit sans complaisance, mais avec beaucoup d’humanité. Des jeunes pris dans un système qui les dépasse, et dont les parcours révèlent un immense gâchis humain et collectif, pour lequel notre société paie le prix fort.

Le gâchis d’une société qui ne parvient plus à proposer à une partie de la jeunesse des quartiers populaires des perspectives suffisamment crédibles pour lui permettre de se projeter dans une réussite personnelle.

Le gâchis aussi de capacités, d’énergies et d’ambitions qui trouvent à s’exprimer dans une économie violente et prédatrice plutôt que dans des parcours d’émancipation auxquels ces jeunes pourraient aspirer.

Et celui, enfin, d’un discours politique trop souvent à côté de la plaque, préférant instrumentaliser les peurs et les stéréotypes plutôt que d’interroger les échecs de nos politiques publiques, notamment ceux d’un système éducatif en difficulté, la persistance des inégalités et la panne de l’ascenseur social.

Ce livre ne propose pas de solution miracle. Mais il nous rappelle une évidence que le débat public semble trop souvent oublier : pour combattre efficacement un phénomène, encore faut-il commencer par comprendre celles et ceux qui y participent, leurs trajectoires, leurs contraintes et les mécanismes qui les y conduisent.

Et c’est précisément pour cela que sa lecture me semble indispensable, particulièrement pour celles et ceux qui prétendent décider des politiques publiques censées résoudre le problème.


En complément…

Deux liens vers deux interviews de l’autrice sur son livre :

Le livre est facile à lire et apporte un regard humain et solidement documenté sur un milieu auquel ni vous ni moi n’aurons jamais réellement accès. L’écriture est simple et accessible, et l’ouvrage est organisé en de nombreuses sous-parties qui en facilitent la lecture.

Sans reproduire le contenu du livre, je me permets de partager ci-dessous la quatrième de couverture et les titres de ses différents chapitres, qui illustrent bien le cheminement proposé par l’autrice. En espérant que cela suscitera chez vous l’envie de mieux comprendre ces enjeux contemporains qui traversent notre société.

Quatrième de couverture — Les Prolétaires du bizness

Guetteurs, charbon­neurs, chefs… Dans un ordre hiérarchique rigoureux, une division du travail rationnelle, les acteurs du trafic de drogue occupent jour après jour leur poste. Les jeunes impliqués sont, à peu de chose près, des jeunes comme les autres. C’est ce « peu de chose » justement – somme de petits dérapages, de petites humiliations, d’accidents de la vie – qui marque l’entrée dans le trafic. Une fois intégrés, ils se retrouvent en position de véritables prolétaires, assignés aux tâches les plus risquées et les moins rémunératrices. Le trafic de drogue est en effet aux mains d’organisations qui ont pour seul objectif la maximisation de leurs profits, quoi qu’il en coûte. La violence y est force managériale.

Fruit de plus de vingt ans de recherche dans des cités marseillaises où est implanté le trafic de drogue, cet ouvrage décrit l’ordinaire des existences prises dans ces réseaux : avec de la violence, bien sûr, mais aussi des espoirs, des déceptions, des liens qui tiennent ou qui lâchent. Loin des clichés sensationnalistes, il donne la parole aux différents acteurs – des trafiquants et petites mains aux familles concernées, en passant par les intervenants sociaux et les habitants. En analysant les parcours des jeunes ayant rencontré l’économie de la drogue, il dévoile les logiques sociales de ce système et en explore les modalités de sortie, moins rares qu’il y paraît. Il plaide enfin pour une refonte des politiques publiques en matière de drogues, afin de desserrer l’étau de la violence et d’esquisser des horizons d’émancipation pour les jeunes générations.

Khadidja Sahraoui-Chapuis, docteure en sociologie, développe une démarche qui articule intervention de terrain et production de savoirs. Elle travaille depuis 1999 sur les questions de drogues à partir d’une approche de santé et mène des recherches sociologiques sur les trafics et leurs effets sociaux, notamment à partir de terrains situés dans les quartiers nord de Marseille.

Éditions La Découverte – Prix : 22 € – 288 pages – www.editionsladecouverte.fr

Sommaire — Les Prolétaires du bizness

Prologue

Introduction. La drogue, et moi : une expérience du quotidien

  • S’hab la drogue
  • Là où le silence tue
  • Les fantômes du VIH
  • Un nouveau prolétariat urbain

Partie 1 — La drogue dans la cité : au pied de l’immeuble

1. À la rencontre des acteurs du trafic

  • Derrière les rideaux
  • Un mineur sous nos yeux : l’histoire de « Bordeaux »
  • Le fil tendu de l’éthique

2. Représentations croisées

  • Comment les institutions fabriquent la visibilité du trafic
  • Le mobilier de la discorde
  • La balance et le balayeur

3. Cohabiter au quotidien avec le trafic

  • Bricolages et barricades
  • Gardiens d’immeuble, agents d’entretien : une veille quotidienne
  • Les remparts fragiles
  • Travailler en côtoyant les trafics : entre proximité, contraintes et ajustements
  • Voir ce que l’on préférerait ne pas voir : quand l’invisible s’impose

4. L’approche globale

  • Chronique d’une bascule
  • Le jour d’après
  • Du petit écran aux cages d’escalier
  • Quand Marseille influence la France
  • Quand l’État débarque au pied des tours
  • Le glaive sans la balance : l’ombre de la loi de 1970

Partie 2 — Les réseaux de revente de drogue, une usine comme les autres ?

5. Les logiques du bizness

  • Une journée comme une autre
  • La vente en ligne a-t-elle tué les points de vente de drogue ?
  • Les femmes de l’ombre
  • Une organisation bien huilée
  • La violence comme méthode de management
  • L’économie des drogues : rationalité et paradoxes

6. La main-d’œuvre qui fait tourner le réseau : les misérables

  • Recrutement des aspirants : « Qui veut porter la sacoche ici ? »
  • Les guetteurs, sentinelles du prolétariat
  • Un travail ingrat et précaire
  • Le charbonneur : celui qui tient la sacoche
  • Les risques du métier : punition, braquages, dommages collatéraux
  • Le plafond de verre du trafic

7. Les emplois intérimaires du réseau… liste non exhaustive

  • La précarité des petites mains du trafic
  • La mort en free-lance
  • Juste un billet : les acteurs temporaires du réseau
  • Les agents d’entretien du trafic
  • Les livreurs

8. Le haut du panier : entre gestion et pouvoir

  • Le gérant : une place enviée mais risquée
  • Le grand patron : au sommet de la hiérarchie

9. Les figures d’une clientèle ordinaire

  • Alexandre le sommelier et ceux qui rendent fous
  • Les Blanches et les voyous

Partie 3 — Les prolétaires des réseaux : carrières et trajectoires

10. L’entrée dans l’usine

  • Travailler pour être reconnu
  • Grandir ensemble et prendre des chemins opposés : l’histoire de Snoop…
  • … et de Marlo
  • Le facteur X
  • « Je voulais ma paire de TN »

11. Premiers pas et familiarisation avec l’« épicerie du coin »

  • Le pourboire : simple geste ou stratégie de recrutement ?
  • Entre précarité familiale et chômage
  • L’école, premier marchepied

12. Usure des corps, fatigue des esprits

  • Produits conditionnés, vendus… et consommés
  • Le cannabis : une consommation palliative
  • Blessures carcérales
  • Quand la santé va mal
  • Santé mentale : allô maman bobo

13. Les familles à l’épreuve du trafic

  • Une morale mise à l’épreuve par la débrouille
  • L’argent haram et les stratégies pour contourner l’interdit
  • Tentatives de protection contre l’engrenage du trafic
  • Quand la famille se tait

Épilogue — Sortir du trafic

  • La mort dans le trafic
  • La faucheuse : au commencement, il y avait… des amis
  • Les familles endeuillées
  • Les sorties du trafic
  • Inégalités salariales et trahisons : des moteurs pour quitter l’usine
  • Entre quatre murs ou entre quatre planches ?
  • Travail, famille et spiritualité : une autre voie possible
  • Quitter l’usine… pour une autre usine ?

Remerciements

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